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LES EXTRAITS SONT LES PREMIÈRES LIGNES
DE L'OUVRAGE
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ALBERT COHEN, SOLAL.Liste des éléments 2
« L’oncle Saltiel s’était réveillé de bonne heure. À la fenêtre du pigeonnier qui, depuis de nombreuses années, lui servait de demeure et qui était posé de travers sur le toit de la fabrique désaffectée, le petit vieillard brossait avec minutie sa redingote noisette et chantait à tue-tête que l’Éternel était sa force et sa tour et sa force et sa tour. Il s’arrêtait parfois pour aspirer les senteurs que le vent de mars lançait sur l’île de Céphalonie. »
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ROMAIN GARY, LES RACINES DU CIELListe des éléments 4
« Depuis l’aube, le chemin suivait la colline à travers un fouillis de bambous et d’herbe où le cheval et le cavalier disparaissaient parfois complètement ; puis la tête du jésuite réapparaissait sous son casque blanc, avec son grand nez osseux au-dessus des lèvres viriles et ironiques et ses yeux perçants qui évoquaient bien plus des horizons illimités que les pages d’un bréviaire. Sa haute taille s’accommodait mal des proportions du poney Kirdi qui lui servait de monture ; ses jambes faisaient un angle aigu avec sa soutane, dans des étriers beaucoup trop courts pour lui, et il se balançait parfois dangereusement sur sa selle, regardant avec des mouvements brusques de son profil de conquistador le paysage des monts Oulé, auquel il était difficile de ne pas reconnaître un certain air de bonheur. »
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ROMAIN GARY-ÉMILE AJAR, LA VIE DEVANT SOI
« La première chose que je peux vous dire c'est qu'on habitait au sixième à pied et que pour Madame Rosa, avec tous ces kilos qu'elle portait sur elle et seulement deux jambes, c'était une vraie source de vie quotidienne, avec tous les soucis et les peines. Elle nous le rappelait chaque fois qu'elle ne se plaignait pas d'autre part, car elle était également juive. Sa santé n'était pas bonne non plus et je peux vous dire aussi dès le début que c'était une femme qui aurait mérité un ascenseur.
Je devais avoir trois ans quand j'ai vu Madame Rosa pour la première fois. Avant, on n'a pas de mémoire et on vit dans l'ignorance. J'ai cessé d'ignorer à l'âge de trois ou quatre ans et parfois ça me manque.
Il y avait beaucoup d'autres Juifs, Arabes et Noirs à Belleville, mais Madame Rosa était obligée de grimper les six étages seule. Elle disait qu'un jour elle allait mourir dans l'escalier, et tous les mômes se mettaient à pleurer parce que c'est ce qu'on fait toujours quand quelqu'un meurt. On était tantôt six ou sept tantôt même plus là-dedans. »
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ROMAIN GARY-ÉMILE AJAR, GROS-CALIN
« Je vais entrer ici dans le vif du sujet, sans autre forme de procès. L’Assistant, au Jardin d’Acclimatation, qui s’intéresse aux pythons, m’avait dit :
— Je vous encourage fermement à continuer, Cousin. Mettez tout cela par écrit, sans rien cacher, car rien n’est plus émouvant que l’expérience vécue et l’observation directe. Évitez surtout toute littérature, car le sujet en vaut la peine.
Il convient également de rappeler qu’une grande partie de l’Afrique est francophone et que les travaux illustres des savants ont montré que les pythons sont venus de là. Je dois donc m’excuser de certaines mutilations, mal-emplois, sauts de carpe, entorses, refus d’obéissance, crabismes, strabismes et immigrations sauvages du langage, syntaxe et vocabulaire. Il se pose là une question d’espoir, d’autre chose et d’ailleurs, à des cris défiant toute concurrence. Il me serait très pénible si on me demandait avec sommation d’employer des mots et des formes qui ont déjà beaucoup couru, dans le sens courant, sans trouver de sortie. Le problème des pythons, surtout dans l’agglomérat du grand Paris, exige un renouveau très important dans les rapports, et je tiens donc à donner »
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PHILIP ROTH, COMPLOT CONTRE L'AMÉRIQUEListe des éléments 1
« in - octobre 1940
Lindbergh ou la guerre
C’est la peur qui préside à ces Mémoires, une peur perpétuelle. Certes, il n’y a pas d’enfance sans terreurs, mais tout de même : aurais-je été aussi craintif si nous n’avions pas eu Lindbergh pour président, ou si je n’étais pas né dans une famille juive ?
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JEAN ECHENOZ, L'ÉQUIPÉE MALAISEListe des éléments 2
"Trente ans auparavant, deux hommes avaient aimé Nicole Fischer.
L’inconnu qu’elle leur préféra, pilote de chasse de son état, n’eut pas plus le temps de l’épouser que de s’éjecter de son prototype en vrille, pulvérisé sur la Haute-Saône en plein midi de mai. Blonde et baptisée Justine trois mois plus tard, l’enfant de ses œuvres porterait donc le nom de sa mère. Celle-ci, son deuil éteint, sa fille au monde, conçut l’idée de revoir ses anciens prétendants, Jean-François Pons et Charles Pontiac, elle eût aimé savoir ce qu’ils faisaient sans elle. Mais ses recherches furent vaines : ils l’aimaient tant qu’ils avaient vu leur vie cassée lorsque Nicole un soir, à la terrasse du Perfect, leur avait nerveusement signalé l’existence de l’homme volant. Pons et Pontiac s’étaient d’abord éloignés l’un de l’autre puis du monde extérieur, leurs noms manquaient maintenant dans les annuaires, leur souvenir même était presque évanoui".
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FRANZ KAFKA, LE CHATEAUListe des éléments 3
"Il était tard lorsque K. arriva. Une neige épaisse couvrait le village. La colline était cachée par la brume et par la nuit, nul rayon de lumière n’indiquait le grand Château. K. resta longtemps sur le pont de bois qui menait de la grand-route au village, les yeux levés vers ces hauteurs qui semblaient vides.
Puis il alla chercher un gîte ; les gens de l’auberge n’étaient pas encore au lit ; on n’avait pas de chambre à louer, mais, surpris et déconcerté par ce client qui venait si tard, l’aubergiste lui proposa de le faire coucher sur une paillasse dans la salle. K. accepta. Il y avait encore là quelques paysans attablés autour de leurs chopes, mais, ne voulant parler à personne, il alla chercher lui-même la paillasse au grenier et se coucha près du poêle. Il faisait chaud, les paysans se taisaient, il les regarda encore un peu entre ses paupières fatiguées puis s’endormit."
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VIRGINIA WOOLF, VERS LE PHAREListe des éléments 4
« Oui, bien sûr, s’il fait beau demain », dit Mrs Ramsay. « Mais, ajouta-t-elle, il faudra que tu te lèves à l’aurore. »
À ces mots, son fils ne se sentit plus de joie, comme s’il était entendu que l’expédition aurait lieu à coup sûr et que cette merveille qu’il attendait depuis des années et des années semblait-il, était enfin, passé une nuit d’obscurité et une journée de mer, à portée de sa main. Comme il appartenait déjà, à l’âge de six ans, au vaste clan de ceux dont les sentiments ont tendance à empiéter les uns sur les autres, et qui ne peuvent empêcher les perspectives d’avenir, leurs joies et leurs peines, de brouiller la réalité présente ; comme pour ces gens-là, si petits soient-ils, le moindre tour de la roue des sensations a le pouvoir de cristalliser et fixer l’instant sur quoi porte son ombre ou sa lumière, James Ramsay, assis par terre à découper des illustrations dans le catalogue des « Army and Navy Stores
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GABRIEL MARCIA MARQUEZ, CENT ANS DE SOLITUDEListe des éléments 1
Bien des années plus tard, face au peloton d’exécution, le colonel Aureliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l’emmena faire connaissance avec la glace. Macondo était alors un village d’une vingtaine de maisons en glaise et en roseaux, construites au bord d’une rivière dont les eaux diaphanes roulaient sur un lit de pierres polies, blanches, énormes comme des oeufs préhistoriques. Le monde était si récent que beaucoup de choses n’avaient pas encore de nom et pour les mentionner, il fallait les montrer du doigt. Tous les ans, au mois de mars, une famille de gitans déguenillés plantait sa tente près du village et, dans un grand tintamarre de fifres et de tambourins, faisait part des nouvelles inventions. Ils commencèrent par apporter l’aimant.
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MICHEL HOUELLEBECK, LES PARTICULES ÉLÉMENTAIRESListe des éléments 2
« Ce livre est avant tout l’histoire d’un homme, qui vécut la plus grande partie de sa vie en Europe occidentale, durant la seconde moitié du XXe siècle. Généralement seul, il fut cependant, de loin en loin, en relation avec d’autres hommes. Il vécut en des temps malheureux et troublés. Le pays qui lui avait donné naissance basculait lentement, mais inéluctablement, dans la zone économique des pays moyen-pauvres ; fréquemment guettés par la misère, les hommes de sa génération passèrent en outre leur vie dans la solitude et l’amertume. Les sentiments d’amour, de tendresse et de fraternité humaine avaient dans une large mesure disparu ; dans leurs rapports mutuels ses contemporains faisaient le plus souvent preuve d’indifférence, voire de cruauté.
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FRANCOISE SAGAN, DES BLEUS À L'ÂMEListe des éléments 3
Mars 71
J’aurais aimé écrire : « Sébastien montait les marches quatre à quatre, en sifflant et en soufflant un peu. » Cela m’aurait amusée de reprendre maintenant les personnages d’il y a dix ans : Sébastien et sa sœur Éléonore, personnages de théâtre, bien sûr, mais d’un théâtre gai, le mien, et de les montrer fauchés, toujours gais, cyniques et pudiques, essayant en vain de se « refaire » à la Maurice Sachs, dans un Paris désolé de sa propre médiocrité. Malheureusement, la médiocrité de Paris, ou la mienne, est devenue plus forte que mes envies folasses, et j’essaye péniblement, aujourd’hui, de me rappeler quand et comment « cela » a commencé. « Cela » étant ce désaveu, cet ennui, ce profil détourné que m’inspire une existence qui, jusqu’ici, et pour de fort bonnes raisons, m’avait toujours séduite.
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DORIS LESSING, LE CARNET D'ORListe des éléments 4
Femmes libres 1
Londres. Été 1957. Anna retrouve son
amie Molly après une séparation…Les deux femmes étaient seules dans l’appartement. « En fait, ça craque par tous les bouts », dit Anna tandis que Molly reposait le récepteur.
Molly passait sa vie au téléphone. Avant qu’il ne sonne, cette fois, elle avait juste eu le temps de demander à Anna : « Alors ? Quels sont les derniers cancans ? » Et elle annonça en revenant du téléphone : « C’est Richard. Il arrive. Son seul instant libre d’ici un mois, du moins il le prétend.
— De toute façon je ne m’en irai pas, dit Anna.
— Surtout pas, reste où tu es. »
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JULIEN GRACQ, AU CHATEAU D'ARGOLListe des éléments 1
« Il n'est peut-être pas très nécessaire de présenter un récit dont le contenu peut passer pour s'apparenter visiblement — et pour cela nulle excuse ne sera ici présentée — à certains ouvrages d'une école littérairequi fut la seule — la discussion n'étant même, à ce sujet, plus possible — à apporter dans la période d'après-guerre autre chose que l'espoir d'un renouvellement — à raviver les délices épuisées du paradis toujours enfantin des explorateurs. La puissance transfigurante, l'efficacité de foudre de certaines apparitions — nullement chimériques — jaillies sur un trottoir, dans une chambre vide, dans une forêt, au détour d'un chemin, la capacité qu'elles ont de marquer indéfiniment de leur griffe tous ceux qu'elles prennent ainsi au piège, de telles notions sont devenues aujourd'hui trop familières pour qu'il paraisse encore décent d'y insister. »
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SALMAN RUSHDIE, HAROUN ET LA MER DES HISTOIRESListe des éléments 2
« LE SHAH DE BLA
Il était une fois, dans le pays d’Alifbay, une ville triste, la plus triste des villes, une ville si épouvantablement triste qu’elle en avait oublié son propre nom. Elle se trouvait près d’une mer lugubre remplie de poissons-chagrin, si désagréables à manger que les gens rotaient mélancoliquement malgré le ciel bleu.
Au nord de la ville triste, il y avait d’immenses usines dans lesquelles (m’a-t-on dit) on fabriquait vraiment de la tristesse, on l’emballait et on l’expédiait aux quatre coins du monde, qui ne semblait jamais en avoir assez. Les cheminées des usines de tristesse crachaient une fumée noire qui restait suspendue au-dessus de la ville triste comme de mauvaises nouvelles.
Et dans les profondeurs de la ville, après un quartier ancien d’immeubles en ruine qui ressemblaient à des cœurs brisés, vivait un jeune garçon heureux qui portait le nom d’Haroun, »
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ALBERT COHEN, BELLE DU SEIGNEURListe des éléments 3
« Descendu de cheval, il allait le long des noisetiers et des églantiers, suivi des deux chevaux que le valet d'écurie tenait par les rênes, allait dans les craquements du silence, torse nu sous le soleil de midi, allait et souriait, étrange et princier, sûr d'une victoire. À deux reprises, hier et avant-hier, il avait été lâche et il n'avait pas osé. Aujourd'hui, en ce premier jour de mai, il oserait et elle l'aimerait. •
Dans la forêt aux éclats dispersés de soleil, immobile forêt d'antique effroi, il allait le long des enchevêtrements, beau et non moins noble que son ancêtre Aaron, frère de Moïse, allait, soudain riant et le plus fou des fils de l'homme, riant d'insigne jeunesse et amour, soudain arrachant une fleur et la mordant, soudain dansant, haut seigneur aux longues bottes, dansant et riant au soleil aveuglant entre les branches, avec grâce dansant, suivi »
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JORGE LUIS BORGES, LE LIVRE DE SABLEListe des éléments 4
« L’autre
Le fait se produisit en février 1969, au nord de Boston, à Cambridge. Je ne l’ai pas relaté aussitôt car ma première intention avait été de l’oublier pour ne pas perdre la raison.
Aujourd’hui, en 1972, je pense que si je le relate, on le prendra pour un conte et qu’avec le temps, peut-être, il le deviendra pour moi.
Je sais que ce fut presque atroce tant qu’il dura, et plus encore durant les nuits d’insomnie qui suivirent. Cela ne signifie pas que le récit que j’en ferai puisse émouvoir un tiers.
Il devait être dix heures du matin. Je m’étais allongé sur un banc face au fleuve Charles. À quelque cinq
cents mètres sur ma droite il y avait un édifice élevé dont je ne sus jamais le
nom. L’eau grise charriait de gros morceaux de glace. Inévitablement, le fleuve me fit penser au temps. L’image millénaire d’Héraclite. J’avais bien
dormi ; la veille, mon cours de l’après-midi était parvenu, je crois, à intéresser mes élèves. Alentour il n’y avait pas âme qui vive. »
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NINA BOURAOUI, LE BAL DES MURÈNES
« J’entends frapper. Le bruit prend le jour ou la nuit, il mobilise ma tête, immobilise l’entrain, il réveille, coupe l’appétit, intrigue. J’entends frapper au sous-sol, le son est brutal et régulier, il bondit dans ma vie, déguisé. Une baguette de bois contre les tuyaux de la chaudière, la tête d’une hache sur un tronc, des coups de pelle, une barre de fer sur un pylône, des couteaux frottés percent le silence. Il se travestit avec les matériaux puis s’empare du matériau. Il est l’épée et le pistolet, la lame et la lanière, l’anneau métallique et le cœur de bois. Il disparaît et retentit. Je le situe sous mon lit, trois étages plus bas, tantôt dans la cave, tantôt au fond du jardin. Il est sourd ou aigu, il crisse ou tambourine, il est net ou »
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JAMES JOYCE, ULYSSE
« En majesté, dodu, Buck Mulligan1 émergea de l’escalier, porteur d’un bol de mousse à raser sur lequel un miroir et un rasoir reposaient en croix. Tiède, l’air matinal soulevait doucement derrière l’homme une robe de chambre jaune dénouée à la taille. Élevant haut le bol, il entonna :
— Introibo ad altare Dei2.
À l’arrêt, son regard plongea dans le sombre escalier en colimaçon et il enjoignit d’un ton canaille :
— Allez, monte, Kinch3. Allez, monte, espèce d’affreux jésuite
Solennel, il s’avança et grimpa sur la banquette de tir circulaire. S’étant retourné, il bénit par trois fois, grave, la tour, le pays environnant et les montagnes en cours d’éveil. Puis, apercevant Stephen Dedalus, il se pencha vers lui et dessina dans l’air des croix rapides, roucoulant du gosier et hochant la tête. Stephen Dedalus, mécontent et ensommeillé, s’appuya sur le haut des marches et regarda froidement ce visage qui le bénissait, tout en longueur chevaline, roucoulant et secoué de hochements et la chevelure blonde, indemne de tonsure, qui avait du chêne clair le grain et la nuance.
Buck Mulligan jeta un rapide coup d’œil sous le miroir avant de recouvrir le bol vivement.
— Au paddock, fit-il, sévère.
Il ajouta sur[…] »
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MICHEL TOURNIER, VENDREDI OU LA VIE SAUVAGE
« 1. À la fin de l’après-midi du 29 septembre 1759,
À la fin de l’après-midi du 29 septembre 1759, le ciel noircit tout à coup dans la région de l’archipel Juan Fernandez, à six cents kilomètres environ au large des côtes du Chili. L’équipage de La Virginie se rassembla sur le pont pour voir les petites flammes qui s’allumaient à l’extrémité des mâts et des vergues du navire. C’était des feux Saint-Elme, un phénomène dû à l’électricité atmosphérique et qui annonce un violent orage. Heureusement, La Virginie sur laquelle voyageait Robinson n’avait rien à craindre, même de la plus forte tempête. C’était une galiote hollandaise, un bateau plutôt rond, avec une mâture assez basse, donc lourd et peu rapide, mais d’une stabilité extraordinaire par mauvais temps. Aussi le soir, lorsque le capitaine van Deyssel vit un coup de vent faire éclater l’une des voiles comme un ballon, il ordonna à ses hommes de replier les autres voiles et »
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HENRY JAMES, WASHINGTON SQUARE
« l y avait à New-York vers le milieu du siècle dernier un médecin du nom de Sloper qui avait su se faire une situation exceptionnelle dans la haute société. Les médecins de qualité ont toujours joui d’une grande considération en Amérique, et, là plus qu’ailleurs, cette profession a su conquérir le nom de « libérale ». Dans un pays où, pour faire figure dans le monde, il faut ou bien gagner de l’argent, ou avoir l’air d’en gagner, l’art d’Esculape semble avoir combiné le plus heureusement deux motifs de se faire estimer. Être médecin, c’est se servir de ses yeux, de ses mains, ce qui, aux États-Unis, vous classe toujours parmi les honnêtes gens ; c’est aussi appartenir au domaine mystérieux de la science, mérite très apprécié dans une nation où l’amour du savoir n’a pas toujours trouvé de loisirs ni de facilités à sa mesure. »
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VIRGINIA WOOLF, Mrs DALLOWAY
« Mrs Dalloway dit qu’elle irait acheter les fleurs elle-même.
Lucy avait de l’ouvrage par-dessus la tête. On enlèverait les portes de leurs gonds ; les hommes de Rumpelmayer allaient venir. « Quel matin frais ! pensait Clarissa Dalloway. On dirait qu’on l’a commandé pour des enfants sur une plage. »
Comme on se grise ! comme on plonge ! C’était ainsi jadis à Bourton, lorsque, avec un petit grincement des gonds qu’il lui semblait encore entendre, elle ouvrait toutes grandes les portes-fenêtres et se plongeait dans le plein air. Il était frais, calme et plus tranquille encore que celui-ci, l’air de Bourton au premier matin ; le battement d’une vague, le baiser d’une vague, pur, vif, et même – elle n’avait alors que dix-huit ans – solennel ; debout devant la fenêtre ouverte, elle sentait que quelque chose de merveilleux allait venir ; elle regardait les fleurs, les arbres où la fumée jouait, et les corneilles s’élevant, puis retombant. Elle restait là, elle regardait… Soudain la voix de Peter Walsh : « Rêverie parmi les légumes ? » Est-ce bien cela qu’il disait ? Ou : « J’aime mieux les gens que les choux-fleurs. » Était-ce bien cela ? Il devait l’avoir dit au déjeuner, un matin qu’elle était sur la[…] »
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ITALO CALVINO, LE BARON PERCHÉ
« C’est le 15 juin 1767 que Côme Laverse du Rondeau, mon frère, s’assit au milieu de nous pour la dernière fois. Je m’en souviens comme si c’était hier. Nous étions dans la salle à manger de notre villa d’Ombreuse ; les fenêtres encadraient les branches touffues de la grande yeuse du parc. Il était midi ; c’est à cette heure-là que notre famille, obéissant à une vieille tradition, se mettait à table ; le déjeuner au milieu de l’après-midi, mode venue de la nonchalante Cour de France et adoptée par toute la noblesse, n’était pas en usage chez nous. Je me rappelle que le vent soufflait, qu’il venait de la mer et que les feuilles bougeaient.
— J’ai déjà dit que je n’en voulais pas et je répète que je n’en veux pas, fit Côme en écartant le plat d’escargots.
On n’avait jamais vu désobéissance plus grave. »
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SALMAN RUSHDIE, FURIE
« Le professeur Malik Solanka, irascible
créateur de poupées naguère historien des idées, ayant pris la décision (vivement
critiquée) de vivre seul à compter de ses cinquante-cinq ans, connut l’âge d’or
quand sa chevelure s’argenta. Dehors, un long été humide, première saison
chaude du troisième millénaire, mijotait et rissolait. Partout en ville le
dollar crépitait. Le marché de l’immobilier n’avait jamais été aussi florissant,
et dans l’industrie vestimentaire tout le monde s’accordait à dire que la mode
n’avait jamais été aussi à la mode. De nouveaux restaurants ouvraient toutes
les heures. Magasins, concessionnaires et galeries se pliaient en quatre pour
satisfaire la demande débridée de produits de plus en plus recherchés : huile
d’olive à pressage limité, tire-bouchons à trois cents dollars, 4 x 4
sur mesure, logiciels antivirus ultra-performants, agences d’hôtesses de charme
proposant contorsionnistes et jumelles, installations vidéo, art marginal, châles
ultralégers faits avec la barbiche de chèvres de montagne en voie de
disparition. Les gens étaient si nombreux à refaire leur déco intérieure que
les éléments d’ameublement étaient vendus à prix d’or. Il y avait des listes d’attente
pour les baignoires, les boutons de porte, les bois durs d’importation, les
cheminées à l’ancienne, les bidets[…] »
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JOHN LE CARRÉ, UN PUR ESPION
« A l’exception peut-être de La Constance du jardinier, œuvre bien plus tardive, Un pur espion reste le préféré de tous mes romans, celui sur lequel j’ai sué sang et eau et donc, au bout du compte, le plus gratifiant.Jusqu’alors, j’avais vécu toute ma vie d’écrivain sans exploiter les souvenirs d’une enfance extraordinaire, rendue difficile – mais parfois agréable – par un père extraordinaire dont l’existence en zigzag trouve écho dans le personnage de Rick Pym, père de mon héros Magnus. Les membres de ma vraie famille qui l’ont connu et ont lu le roman ont été avant tout amusés et soulagés par le portrait que j’en ai brossé, quoique tous conscients de son côté obscur, auquel je me borne à faire allusion dans le livre et qui me hante encore à ce jour. »
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FERNANDO PESSOA, LE LIVRE DE L'INTRANQUILLITÉ
« 4 mars 19161
Je vous écris aujourd’hui, poussé par un besoin sentimental — un désir aigu et douloureux de vous parler. Comme on peut le déduire facilement, je n’ai rien à vous dire. Seulement ceci — que je me trouve aujourd’hui au fond d’une dépression sans fond. L’absurdité de l’expression parlera pour moi.
Je suis dans un de ces jours où je n’ai jamais eu d’avenir. Il n’y a qu’un présent immobile, encerclé d’un mur d’angoisse. La rive d’en face du fleuve n’est jamais, puisqu’elle se trouve en face, la rive de ce côté-ci ; c’est là toute la raison de mes souffrances. Il est des bateaux qui aborderont à bien des ports, mais aucun n’abordera à celui où la vie cesse de faire souffrir, et il n’est pas de quai où l’on puisse oublier. Tout cela s’est passé voici bien longtemps, mais ma tristesse est plus ancienne encore.
En ces jours de l’âme comme celui que je vis aujourd’hui, je sens, avec toute la conscience de mon corps, combien je suis l’enfant douloureux malmené par la vie. On m’a mis dans un coin, d’où j’entends les autres jouer. Je sens dans mes mains le jouet cassé qu’on m’a donné, avec[…] »
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PHILIP ROTH, NÉMÉSIS
« Le premier cas de polio, cet été-là, se déclara début juin, tout de suite après Memorial Day, dans un quartier italien pauvre à l’autre bout de la ville. Dans le quartier juif de Weequahic, au sud-ouest, nous n’avions entendu parler de rien, et nous n’avions pas non plus entendu parler de la douzaine de cas qui s’étaient déclarés ici ou là, sporadiquement, dans presque tous les quartiers de Newark sauf le nôtre. Ce n’est que le 4 juillet, quand il avait déjà été fait état de quarante cas dans la ville, que parut à la une du journal du soir un article intitulé « Le directeur de la Santé met en garde les parents contre la polio », dans lequel on citait le docteur William Kittell, directeur du service de la santé, qui demandait aux parents de surveiller leurs enfants de près et de contacter un médecin si l’un d’eux présentait des symptômes tels que mal de tête, mal de gorge, nausées, torticolis, douleurs articulaires, ou fièvre. Même si le docteur Kittell reconnaissait que quarante cas de polio, c’était deux fois plus que ce que l’on comptait normalement au début de la saison de la polio, il voulait que[…] »
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MILAN KUNDERA, L'INSOUTENABLE LÉGÈRETÉ DE L'ÊTRE
« LA LÉGÈRETÉ ET LA PESANTEUR 1 L’éternel retour est une idée mystérieuse, et Nietzsche, avec cette idée, a mis bien des philosophes dans l’embarras : penser qu’un jour tout va se répéter comme on l’a déjà vécu et que cette répétition va encore indéfiniment se répéter ! Que veut dire ce mythe insensé ? Le mythe de l’éternel retour nous dit, par la négation, que la vie qui va disparaître une fois pour toutes et ne reviendra pas est semblable à une ombre, qu’elle est sans poids, qu’elle est morte dès aujourd’hui, et qu’aussi atroce, aussi belle, aussi splendide fût-elle, cette beauté, cette horreur, cette splendeur n’ont aucun sens. Il ne faut pas en tenir compte, pas plus que d’une guerre entre deux royaumes africains du XIVe siècle, qui n’a rien changé à la face du monde, bien que trois cent mille Noirs y aient trouvé la mort dans d’indescriptibles supplices. Mais est-ce que ça va changer quelque chose à cette guerre entre deux royaumes africains du XIVe siècle de se répéter un nombre incalculable de fois dans l’éternel retour ? Oui, certainement : elle va devenir un bloc qui se dresse et perdure, et sa sottise sera sans rémission. Si la[…] »
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MILAN KUNDERA, LA PLAISANTERIE
« Ainsi, après bien des années, je me retrouvais chez moi. Debout sur la grande place (qu’enfant, puis gamin, puis jeune homme, j’avais mille fois traversée), je ne ressentais nulle émotion ; au contraire, je pensais que cette place dont le beffroi (semblable à un reître sous son heaume) surplombe les toits rappelait le vaste terrain d’exercice d’une caserne, et que le passé militaire de cette ville de Moravie, jadis rempart contre les raids des Magyars et des Turcs, avait imprimé sur sa face la marque d’une irrévocable hideur.
Des années durant, rien ne m’avait attiré vers ma ville natale ; je me disais qu’elle m’était devenue indifférente, et cela me paraissait naturel : depuis quinze ans déjà je vis ailleurs, je n’ai plus ici que quelques connaissances, ou des copains (que je préfère du reste éviter), ma mère est enterrée dans une tombe étrangère dont je ne m’occupe pas. Mais je m’abusais : ce que j’appelais indifférence était en fait de la rancune ; »
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MILAN KUNDERA, L'IMMORTALITÉ
« La dame pouvait avoir soixante, soixante-cinq ans. Je la regardais de ma chaise longue, allongé face à la piscine d’un club de gymnastique au dernier étage d’un immeuble moderne d’où, par d’immenses baies vitrées, on voit Paris tout entier. J’attendais le professeur Avenarius, avec qui j’ai rendez-vous ici de temps en temps pour discuter de choses et d’autres. Mais le professeur Avenarius n’arrivait pas et je regardais la dame ; seule dans la piscine, immergée jusqu’à la taille, elle fixait le jeune maître nageur en survêtement qui, debout au-dessus d’elle, lui donnait une leçon de natation. Écoutant ses ordres, elle prit appui sur le rebord de la piscine pour inspirer et expirer à fond. Elle le fit avec sérieux, avec zèle, et c’était comme si de la profondeur des eaux montait la voix d’une vieille locomotive à vapeur (cette voix idyllique aujourd’hui oubliée dont je ne peux donner une idée à ceux qui ne l’ont pas connue que si je la compare au souffle d’une dame âgée qui inspire et expire au bord d’une piscine). Je la regardais, fasciné. Son comique poignant me captivait (ce comique, le maître nageur le percevait aussi, car les commissures de ses[…] »
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MILAN KUNDERA, L'IDENTITÉ
« Un hôtel dans une petite ville au bord de la mer normande qu’ils avaient trouvé par hasard dans un guide. Chantal arriva le vendredi soir pour y passer une nuit solitaire, sans Jean-Marc qui devait la rejoindre le lendemain vers midi. Elle laissa une petite valise dans la chambre, sortit et, après une courte promenade dans des rues inconnues, revint au restaurant de l’hôtel. À sept heures et demie, la salle était encore vide. Elle s’assit à une table en attendant que quelqu’un l’aperçût. De l’autre côté, près de la porte de la cuisine, deux serveuses étaient en pleine discussion. Détestant hausser la voix, Chantal se leva, traversa la salle et s’arrêta près d’elles ; mais elles étaient trop passionnées par leur sujet : « Je te dis, cela fait déjà dix ans. Je les connais. C’est terrible. Et il n’y a aucune trace. Aucune. On en a parlé à la télé. » L’autre : « Qu’est-ce qui a pu lui arriver ? – On ne peut même pas l’imaginer. Et c’est ce qui est horrible. – Un meurtre ? – On a fouillé tous les environs. – Un enlèvement ? – Mais qui ? Et pourquoi ? C’était quelqu’un qui n’était ni riche ni important. On les a montrés à la télé[…] »
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MILAN KUNDERA, LA FÊTE DE L'INSIGNIFIANCE
« Alain médite sur le nombril
C'était le mois de juin, le soleil du matin sortait des nuages et Alain passait lentement par une rue parisienne. Il observait les jeunes filles qui, toutes, montraient leur nombril dénudé entre le pantalon ceinturé très bas et le tee-shirt coupé très court. Il était captivé ; captivé et même troublé : comme si leur pouvoir de séduction ne se concentrait plus dans leurs cuisses, ni dans leurs fesses, ni dans leurs seins, mais dans ce petit trou rond situé au milieu du corps.
Cela l'incita à réfléchir : Si un homme (ou une époque) voit le centre de la séduction féminine dans les cuisses, comment décrire et définir la particularité de cette orientation érotique ? Il improvisa une réponse : la longueur des cuisses est l'image métaphorique du chemin, long et fascinant (c'est pourquoi il faut que les cuisses soient longues), qui mène vers l'accomplissement érotique; en effet, se dit Alain, même au milieu du coït, la longueur des cuisses prête à la femme la magie romantique de l'inaccessible.
Si un homme (ou une époque) voit le centre de la séduction féminine dans les fesses, comment décrire et définir la particularité de cette orientation érotique ? Il improvisa[…] »
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MILAN KUNDERA, RISIBLES AMOURS
« Verse-moi encore un verre de slivovice », me dit Klara, et je ne fus pas contre. Nous avions trouvé pour ouvrir la bouteille un prétexte qui n’avait rien d’extraordinaire, mais qui tenait : je venais de toucher ce jour-là une assez jolie somme pour une longue étude parue dans une revue d’histoire de l’art.
Si mon étude avait fini par être publiée, ça n’avait pas été sans mal. Ce que j’avais écrit n’était qu’épines et polémiques. C’est pourquoi la revue La pensée plastique, avec sa rédaction grisonnante et circonspecte, avait refusé ce texte que j’avais finalement confié à une revue concurrente, moins importante il est vrai, mais dont les rédacteurs sont plus jeunes et plus irréfléchis.
Le facteur m’avait apporté le mandat à la faculté, ainsi qu’une lettre. Lettre sans importance et que je parcourus à peine le matin, frais émoulu de ma toute nouvelle grandeur. Mais une fois de retour à la maison, tandis que l’on approchait de minuit et que le niveau baissait dans la bouteille, pour nous amuser je pris cette lettre sur mon bureau et la lus à Klara : »
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HERMAN MELVILLE, MOBY DICK
« CHAPITRE I Mirages
Appelez-moi Ismaël. Voici quelques années – peu importe combien – le porte-monnaie vide ou presque, rien ne me retenant à terre, je songeai à naviguer un peu et à voir l’étendue liquide du globe. C’est une méthode à moi pour secouer la mélancolie et rajeunir le sang. Quand je sens s’abaisser le coin de mes lèvres, quand s’installe en mon âme le crachin d’un humide novembre, quand je me surprends à faire halte devant l’échoppe du fabricant de cercueils et à emboîter le pas à tout enterrement que je croise, et, plus particulièrement, lorsque mon hypocondrie me tient si fortement que je dois faire appel à tout mon sens moral pour me retenir de me ruer délibérément dans la rue, afin d’arracher systématiquement à tout un chacun son chapeau… alors, j’estime qu’il est grand temps pour moi de prendre la mer. Cela me tient lieu de balle et de pistolet. Caton se lance contre son épée avec un panache philosophique, moi, je m’embarque tranquillement. Il n’y a là rien de surprenant. S’ils en étaient conscients, presque tous les hommes ont, une fois ou l’autre, nourri, à leur manière, envers l’Océan, des sentiments pareils aux miens. »
Liste des services
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RAYMOND CHANDLER, ADIEU MA JOLIEListe des éléments 1
C’était un de ces blocs de Central Avenue, panachés blanc et noir, pas encore entièrement occupé par les nègres. Je venais de sortir d’une modeste boutique de coiffeur où une agence m’avait signalé la présence probable d’un nommé Dimitri Aleidis, garçon coiffeur en chômage. Affaire sans importance : sa femme s’était déclarée prête à dépenser un peu d’argent pour le faire revenir à la maison.
Je n’ai pas trouvé Dimitri Aleidis et sa femme ne m’a pas payé non plus.
La journée était chaude ; on était à la fin mars. Planté devant le salon de coiffure, je contemplais la saillie lumineuse de l’enseigne au néon du « Florian », un casino-restaurant-tripot situé au premier étage. Il y avait là un homme qui regardait lui aussi l’enseigne ;
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JOHN STEINBECK, DES SOURIS ET DES HOMMESListe des éléments 2
A quelques milles au sud de Soledad, la Salinas descend tout contre le flanc de la colline et coule, profonde et verte. L'eau est tiède aussi, car, avant d'aller dormir en un bassin étroit, elle a glissé, miroitante au soleil, sur les sables jaunes. D'un côté de la rivière, les versants dorés de la colline montent en s'incurvant jusqu'aux masses rocheuses des monts Gabilan, mais, du côté de la vallée, l'eau est bordée d'arbres : des saules, d'un vert jeune quand arrive le printemps, et dont les feuilles inférieures retiennent à leurs intersections les débris déposés par les crues de l'hiver ; des sycomores aussi, dont le feuillage et les branches marbrées s'allongent et forment voûte au-dessus de l'eau dormante. Sur la rive sablonneuse, les feuilles forment, sous les arbres, un tapis épais et si sec que la fuite d'un lézard y éveille un long crépitement. Le soir, les lapins, quittant les fourrés, viennent s'asseoir sur le sable, et les endroits humides portent les traces nocturnes des ratons laveurs, les grosses pattes des chiens des ranches, et les sabots fourchus des cerfs qui viennent boire dans l'obscurité.
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GEORGES SIMENON, PEINE DE MORTListe des éléments 3
« Le plus grand danger, dans ce genre d’affaires, c’est de se laisser écœurer. La planque, comme on dit, durait déjà depuis douze jours ; l’inspecteur Janvier et le brigadier Lucas se relayaient avec une patience inlassable, mais Maigret en avait pris une bonne centaine d’heures à son compte car lui seul, en somme, savait peut-être où il voulait en venir.
Ce matin-là, Lucas lui avait téléphoné du boulevard des Batignolles :
— Les oiseaux m’ont l’air de
vouloir s’envoler… La femme de chambre vient de me dire qu’ils bouclent leurs
valises…
À huit heures, Maigret était en faction dans un taxi, non loin de l’Hôtel Beauséjour, une valise à ses
pieds.
Il pleuvait. C’était dimanche. »
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ALBERT CAMUS, L'ÉTRANGERListe des éléments 4
Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.
L’asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d’Alger. Je prendrai l’autobus à deux heures et j’arriverai dans l’après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. J’ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il n’avait pas l’air content. Je lui ai même dit : « Ce n’est pas de ma faute. » Il n’a pas répondu. J’ai pensé alors que je n’aurais pas dû lui dire cela. En somme, je n’avais pas à m’excuser. C’était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c’est un peu comme si maman n’était pas morte. Après l’enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle.
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FRANÇOISE SAGAN, AVEC MON MEILLEUR SOUVENIR
« Billie Holiday
New York est une ville de plein air, coupée au cordeau, venteuse et saine, où s’allongent deux fleuves étincelants : l’Hudson et l’East River. New York vibre nuit et jour sous des coups de vents marins, odorants, chargés de sel et d’essence – le jour –, et d’alcool renversé – la nuit. New York sent l’ozone, le néon, la mer et le goudron frais ; New York est une grande jeune femme blonde, éclatante et provocante au soleil, belle comme ce « rêve de pierre » dont parlait Baudelaire, New York qui cache aussi, comme certaines de ces grandes femmes trop blondes, des zones sombres et noires, touffues et ravagées. Bref, si le lecteur veut bien me passer ce lieu commun – et d’ailleurs que peut-il faire d’autre ? – New York est une ville fascinante.
Et fascinée, je le fus, tout de suite, dès la première fois où je m’y rendis, mais invitée alors par mon éditeur et avec la rançon de cette invitation : les castagnettes et les contraintes de l’auteur en piste. Aussitôt rentrée à Paris, je rêvai de revenir libre, ce que je fis, un an ou deux plus tard »
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ITALO STEVO, LA CONSCIENCE DE ZENO
« Mon enfance, voir mon enfance ? Plus de dix lustres me séparent d’elle et mes yeux presbytes pourraient peut-être y parvenir si la lumière qui en émane n’était interceptée par des obstacles de tous genres, hautes montagnes en vérité : toutes les années et certaines heures de ma vie.
Le docteur m’a recommandé de ne pas m’obstiner à regarder si loin. Les événements récents sont également précieux pour ces messieurs et en particulier les imaginations et les rêves de la nuit précédente. Mais il faudrait un peu d’ordre en tout ceci. Pour pouvoir commencer ab ovo, dès que j’eus laissé le docteur qui va quitter Trieste pour longtemps, et uniquement en vue de faciliter sa tâche, j’achetai et lus un traité de psychanalyse. Il n’est pas difficile à comprendre, mais très ennuyeux.
Après déjeuner, confortablement installé dans un fauteuil club, me voici un crayon et une feuille de papier à la main. Mon front n’a pas une ride, je viens d’éliminer tout effort de mon esprit. Ma pensée m’apparaît dissociée de moi-même. Je la vois. Elle monte, elle descend… mais c’est là sa seule activité. Pour lui rappeler qu’elle est la pensée et qu’elle a pour mission de se[…] »
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DASHIEL HAMMETT, LE FAUCON DE MALTE
« SPADE ET ARCHER Sam Spade avait la mâchoire inférieure lourde et osseuse. Son menton saillait, en V, sous le V mobile de la bouche. Ses narines se relevaient en un autre V plus petit. Seuls, ses yeux gris jaune coupaient le visage d’une ligne horizontale. Le motif en V reparaissait avec les sourcils épais, partant de deux rides jumelles à la racine du nez aquilin et les cheveux châtain très pâle, en pointe sur le front dégarni, découvrant les tempes. Il avait quelque chose d’un sympathique Méphisto blond.— Qu’est-ce qu’il y a, mon petit ? dit-il à Effie Perine.La jeune fille, bronzée, grande – une fausse maigre portait une robe de lainage mince qui moulait ses formes comme un drap mouillé. Ses yeux bruns riaient dans un visage lumineux d’adolescent. Elle ferma la porte derrière elle et s’adossa au battant.— C’est une femme qui voudrait te voir, dit-elle. Elle s’appelle Miss Wonderly.— Une cliente ?— Je crois. De toute façon, tu aurais envie de la voir. Elle est formidable.— Fais entrer, chérie, fais entrer, dit Spade.Effie Perine rouvrit la porte qui communiquait avec le bureau de réception. Sans lâcher le bouton, elle s’effaça.— Voulez-vous entrer, Miss Wonderly ?Une voix répondit[…] »
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WILLIAM FAULKNER, LE BRUIT ET LA FUREUR
« À travers la barrière, entre les vrilles des fleurs, je pouvais les voir frapper. Ils s’avançaient vers le drapeau, et je les suivais le long de la barrière. Luster cherchait quelque chose dans l’herbe, près de l’arbre à fleurs. Ils ont enlevé le drapeau et ils ont frappé. Et puis ils ont remis le drapeau et ils sont allés vers le terre-plein, et puis il a frappé, et l’autre a frappé aussi. Et puis, ils se sont éloignés et j’ai longé la barrière. Luster a quitté l’arbre à fleurs et nous avons suivi la barrière, et ils se sont arrêtés, et nous nous sommes arrêtés aussi, et j’ai regardé à travers la barrière pendant que Luster cherchait dans l’herbe.
— Ici, caddie ». Il a frappé. Ils ont traversé la prairie. Cramponné à la barrière, je les ai regardés s’éloigner.
— Écoutez-moi ça, dit Luster. A-t-on idée de se conduire comme ça, à trente-trois ans ! Quand je me suis donné la peine d’aller jusqu’à la ville pour vous acheter ce gâteau. Quand vous aurez fini de geindre. Vous n’pourriez pas m’aider à trouver ces vingt-cinq cents pour que je puisse aller voir les forains, ce soir ? »
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GABRIEL MARCIA MARQUEZ, CHRONIQUE D'UNE MORT ANNONCÉE
« Le jour où il allait être abattu
Le jour
où il allait être abattu, Santiago Nasar s’était levé à cinq heures et demie du
matin pour attendre le bateau sur lequel l’évêque arrivait. Il avait rêvé qu’il
traversait un bois de figuiers géants sur lequel tombait une pluie fine, il fut
heureux un instant dans ce rêve et, à son réveil, il se sentit couvert de
chiures d’oiseaux. « Il rêvait toujours d’arbres », me dit Plácida
Linero, sa mère, vingt-sept ans après en évoquant les menus détails de ce lundi
funeste. « Une semaine avant, il avait rêvé se trouver seul dans un avion
de papier d’étain qui volait à travers des amandiers sans jamais se cogner aux
branches », ajouta-t-elle. Plácida Linero jouissait d’une réputation bien
méritée d’interprète infaillible des rêves d’autrui, à condition qu’on les lui
racontât à jeun ; pourtant, elle n’avait décelé aucun mauvais augure dans
les deux rêves de son fils, ni dans ceux qu’il lui avait racontés chaque matin,
les jours qui avaient précédé sa mort, et dans lesquels des arbres
apparaissaient. »
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FRANZ KAFKA; DANS LA COLONIE PÉNITENTIAIRE
« C’est un appareil singulier, dit l’officier au chercheur qui se trouvait en voyage d’études.
Et il embrassa d’un regard empreint d’une certaine admiration cet appareil qu’il connaissait pourtant bien. Le voyageur semblait n’avoir donné suite que par politesse à l’invitation du commandant, qui l’avait convié à assister à l’exécution d’un soldat condamné pour indiscipline et offense à son supérieur. L’intérêt suscité par cette exécution n’était d’ailleurs sans doute pas très vif dans la colonie pénitentiaire. Du moins n’y avait-il là, dans ce vallon abrupt et sablonneux cerné de pentes dénudées, outre l’officier et le voyageur, que le condamné, un homme abruti et mafflu, cheveu hirsute et face à l’avenant, et un soldat tenant la lourde chaîne où aboutissaient les petites chaînes qui l’enserraient aux chevilles, aux poignets et au cou, et qui étaient encore reliées entre elles par d’autres chaînes. Au reste, le condamné avait un tel air de chien docile qu’apparemment on aurait pu le laisser librement divaguer sur ces pentes, quitte à le siffler au moment de passer à l’exécution. »
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MARIO VARGAS LLOSA, QUI A TUÉ PALOMINO MOLERO ?
« — Bordel de merde de vérole de cul ! balbutia Lituma en sentant qu’il allait vomir. Dans quel état ils t’ont mis, petit.
Le gars était à la fois pendu et embroché sur le vieux caroubier, dans une position si absurde qu’il ressemblait davantage à un épouvantail ou à un pantin de carnaval démantibulé qu’à un cadavre. Avant ou après l’avoir tué on l’avait réduit en charpie, avec un acharnement sans borne : il avait le nez et la bouche tailladés, des caillots de sang séché, des ecchymoses et des plaies, des brûlures de cigarette sur tout le corps et, comme si ce n’était pas assez, Lituma comprit qu’on avait aussi tenté de le châtrer, parce que ses testicules pendaient jusqu’à mi-jambe. Il était nu depuis la taille, avec seulement un tricot de peau tout déchiré. Il était jeune, mince, brun et osseux. À travers le nuage de mouches qui bourdonnaient autour de son visage ses cheveux brillaient, noirs et bouclés. Les chèvres du gosse erraient tout autour, grattant la terre caillouteuse et ingrate, et Lituma eut l’impression qu’à tout moment elles allaient mordiller les orteils du cadavre.
— Qui a fait ça, putain ? balbutia-t-il en contenant sa nausée. »
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PASCAL QUIGNARD, TOUS LES MATINS DU MONDE
« Au printemps de 1650, Madame de Sainte Colombe mourut. Elle laissait deux filles âgées de deux et six ans. Monsieur de Sainte Colombe ne se consola pas de la mort de son épouse. Il l'aimait. C'est à cette occasion qu'il composa le Tombeau des Regrets.
Il vivait avec ses deux filles dans une maison qui avait un jardin qui donnait sur la Bièvre. Le jardin était étroit et clos jusqu'à la rivière. Il y avait des saules sur la rive et une barque dans laquelle Sainte Colombe allait s'asseoir le soir quand le temps était agréable. Il n'était pas riche sans qu'il pût se plaindre de pauvreté. II possédait une terre dans le Berry qui lui laissait un petit revenu et du vin qu'il échangeait contre du drap et parfois du gibier. Il était maladroit à la chasse et répugnait à parcourir les forêts qui surplombaient la vallée. L'argent que ses élèves lui remettaient complétait ses ressources. Il enseignait la viole qui connaissait alors un engouement à Londres et à Paris. C'était un maître réputé. Il avait à son service deux valets et une cuisinière qui s'occupait des petites. Un homme qui appartenait à la société qui fréquentait Port[…] »
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ALBERT COHEN, LES VALEUREUX
« À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteurs marines. En hommage à la beauté de son île natale, il souleva son couvre-chef devant le paysage apparu dans le rectangle du soupirail, salua gravement la mer lisse et scintillante où trois dauphins folâtraient, les grands oliviers argentés et, tout au loin, les cyprès qui montaient la garde devant la citadelle des anciens podestats.
— Le plus noble et le plus malheureux de tes fils te dit adieu, ô Céphalonie ! »
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KAZUO ISHIGURO, KLARA ET LE SOLEIL
« Quand Rosa et moi étions neuves, on nous avait placées au milieu de la boutique, à côté de la table des magazines, ce qui nous permettait de voir la moitié de la vitrine. Et donc d’observer la rue – les employés de bureau au pas pressé, les taxis, les coureurs, les touristes, l’Homme Mendiant et son chien, le bas du bâtiment du RPO. Lorsque nous fûmes bien installées, Gérante nous laissa nous avancer peu à peu, jusqu’à la vitrine, ce qui nous permit de découvrir la hauteur du bâtiment. Si c’était le bon moment, nous voyions le Soleil poursuivre sa trajectoire entre les toits de ce côté de la rue et le sommet du RPO.Si j’avais cette chance, je penchais mon visage vers le Soleil pour absorber le plus de nutriment possible, et si Rosa se trouvait avec moi, je lui conseillais de m’imiter. Au bout d’une minute ou deux, il nous fallait reprendre nos places, et les premiers temps, nous craignions de devenir de plus en plus faibles, car de l’endroit où nous étions, il nous était souvent impossible de voir le Soleil. Boy AA Rex, qui se tenait alors près de nous, affirmait qu’il n’y avait pas de[…]
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JOSEPH CONRAD, LORD JIM
« Il avait six pieds, moins un ou deux pouces, peut-être ; solidement bâti, il s’avançait droit sur vous, les épaules légèrement voûtées et la tête en avant, avec un regard fixe venu d’en dessous, comme un taureau qui va charger. Sa voix était profonde et forte, et son attitude trahissait une sorte de hauteur
morose, qui n’avait pourtant rien d’agressif. On aurait dit d’une réserve qu’il s’imposait à lui-même autant qu’il l’opposait aux autres. D’une impeccable netteté, et toujours vêtu, des souliers au
chapeau, de blanc immaculé, il était très populaire dans les divers ports d’Orient, où il exerçait son métier de commis maritime chez les fournisseurs de navires.
On n’exige du commis maritime aucune espèce d’examen, en aucune
matière, mais il doit posséder la théorie du Débrouillage, et savoir, mieux encore, en donner la démonstration pratique »
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JAMES JOYCE, GENS DE DUBLIN
« Il n’y avait plus d’espoir pour lui désormais : c’était la troisième attaque. Chaque soir je passais devant la maison (c’était au temps des vacances) et j’observais le carré de lumière de la fenêtre : chaque soir je le trouvais éclairé, de même, faiblement et uniformément. S’il était mort, pensais-je, je verrais le reflet des cierges sur les stores assombris, car je savais que l’on doit poser deux cierges à la tête du mort. Il me disait souvent : « Je n’ai plus pour longtemps à être de ce monde », et je pensais qu’il ne faisait là que radoter. Maintenant je me rendais à l’évidence. Chaque soir, en levant les yeux sur la fenêtre, je me répétais doucement à moi-même le mot « paralysie ». Il sonnait, étrange à mes oreilles, comme « Gnomon » dans l’œuvre d’Euclide et « Simonie » dans le catéchisme. Mais aujourd’hui il sonnait comme le nom d’un malfaisant et diabolique génie. Il me remplissait de terreur, ce mot, et je brûlais cependant de m’approcher du mort et de contempler l’œuvre de la paralysie.
»
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PHILIP ROTH, J'AI EPOUSÉ UN COMMUNISTE
« Ira Ringold avait un frère aîné, Murray, qui fut mon premier professeur d'anglais au lycée, et ce fut par lui que je me liai d'amitié avec Ira. En 1946, Murray rentrait tout juste de l'armée, où il avait servi dans la 17e division aéroportée à la bataille des Ardennes ; en mars 1945, il avait fait le fameux saut par-dessus le Rhin qui marquait le commencement
de la fin de la guerre en Europe. C'était à l'époque un type chauve, bourru, insolent, pas aussi grand qu'Ira mais charpenté et athlétique, dont nous sentions la présence au-dessus de nos têtes, dans un état d'éveil permanent. Ses manières, son attitude corporelle étaient d'un naturel parfait, il avait le verbe riche et presque menaçant à force d'intellect. Avec sa passion d'expliquer, de clarifier, de faire comprendre, il décortiquait le moindre sujet pour en faire ressortir les principaux éléments tout aussi méticuleusement qu'il nous proposait l'analyse logique des phrases au tableau. Son talent spécifique
résidait dans sa faculté de théâtraliser la recherche, de déployer les sortilèges du conteur alors même qu'il se contentait d'analyser et de passer au crible, à haute voix, ce que nous lisions et écrivions. »
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GEORGES BERNANOS, INTÉGRALE DES ROMANS
« ― Elle ne se rend pas compte, dit-il, elle ne se verra pas mourir. Ainsi parla l’illustre écrivain, mon maître, sur le seuil de la porte. Pour qui le connaît, cette courte phrase, d’une vulgarité si décisive, exprime à merveille la déception d’un cœur sensible devant un dénouement sans grandeur. Après avoir remué, retourné, flairé tant de belles mortes pour livrer les plus touchantes à notre curiosité passionnée, le célèbre romancier ne pouvait se faire aucune illusion : sa propre femme ne se voyait pas mourir, probablement parce qu’elle ne s’était jamais sentie vivre, ayant toujours donné au monde l’exemple de la plus silencieuse vertu. Des trahisons notoires, consommées avec un élégant génie, des scandales sans nombre, enfin mille blessures, n’avaient pas plus entamé un système nerveux si compact que les investigations, plus savantes et plus profondes encore, de l’agonie. En un mot, elle mourait sottement. Aussi curieux qu’on le suppose, l’observateur se lasse de retourner du pied un demi-cadavre, et qui se détruit sans souffrir. »
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IAN McEWAN, SOLAIRE
« Il appartenait à cette
classe d’hommes – peu avenants, souvent chauves, petits et gros, intelligents –
que certaines belles femmes trouvaient inexplicablement séduisants. Du moins le
croyait-il, ce qui semblait suffire à en faire une réalité. Que ces femmes le
prennent pour un génie ayant besoin qu’on le materne jouait en sa faveur. Mais
le Michael Beard de cette période était un homme aux facultés intellectuelles
amoindries, un monomaniaque anhédonique et blessé. Alors que son cinquième
mariage se désintégrait, il aurait dû savoir que faire, prendre du recul, reconnaître
sa part de responsabilité. Les mariages, les siens en tout cas, ne
ressemblaient-ils pas aux marées, refluant avant l’arrivée du suivant ? Or
celui-ci était différent. Michael Beard ne savait que faire, prendre du recul
lui coûtait et, pour une fois, il ne se reconnaissait aucune responsabilité. C’est
sa femme qui avait une liaison, au grand jour de surcroît, une liaison punitive
et sûrement sans remords. Il se sentait en proie, entre autres émotions, à d’intenses
accès de honte et de désir. Patrice voyait un maçon, leur maçon, celui-là même
qui avait rejointoyé leurs murs, aménagé leur cuisine, refait le carrelage de
leur salle de bains, ce type épais[…] »
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STEFAN ZWEIG, 24 HEURES DANS LA VIE D'UNE FEMME
« Dans la petite pension de la Riviera où je me trouvais alors (dix ans avant la guerre{1}), avait éclaté à notre table une violente discussion qui brusquement menaça de tourner en altercation furieuse et fut même accompagnée de paroles haineuses et injurieuses. La plupart des gens n’ont qu’une imagination émoussée. Ce qui ne les touche pas directement, en leur enfonçant comme un coin aigu en plein cerveau, n’arrive guère à les émouvoir ; mais si devant leurs yeux, à portée immédiate de leur sensibilité, se produit quelque chose, même de peu d’importance, aussitôt bouillonne en eux une passion démesurée. Alors ils compensent, dans une certaine mesure, leur indifférence coutumière par une véhémence déplacée et exagérée.
Ainsi en fut-il cette fois-là dans notre société de commensaux tout à fait bourgeois, qui d’habitude se livraient paisiblement à de small talks{2} et à de petites plaisanteries sans profondeur, et qui le plus souvent, aussitôt après le repas, se dispersaient : le couple conjugal des Allemands pour excursionner et faire de la photo, le Danois rondelet pour pratiquer l’art monotone de la pêche, »
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PAUL VALÉRY, 14 OEUVRES MAJEURES
« MAUVAISES PENSÉES ET AUTRES 1941-42
N’oublie pas que tout esprit est façonné par les expériences les plus banales. Dire qu’un fait est banal, c’est dire qu’il est de ceux qui ont le plus concouru à la formation de tes idées essentielles. Il entre dans la composition de ta substance mentale plus de 99 % d’images et d’impressions sans valeur. Et ajoute que les vues étranges, les pensées neuves et singulières tirent tout leur prix de ce vulgaire fond qui les fait remarquer. L’origine de la « raison », ou de la notion de raison, est peut-être la transaction. Il faut bien transiger, tantôt avec la « Logique » ; tantôt avec l’impulsion ou l’intuition ; tantôt avec les faits. Essaie donc, toutes les fois que ce mot Raison te vient, ou de toi ou des autres, de le remplacer par ce nom plus précis de « transaction ». Alors, plus de déesse… »
PAUL VALÉRY - 14 Oeuvres: La Soirée avec monsieur Teste, La Jeune Parque, Charmes, La Crise de l’esprit, Le Cimetière marin, Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, ... (
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SCOTT FITZGERALD, GATSBY LE MAGNIFIQUE
« Quand j’étais plus jeune, ce qui veut dire plus vulnérable, mon père me donna un conseil que je ne cesse de retourner dans mon esprit :
– Quand tu auras envie de critiquer quelqu’un, songe que tout le monde n’a pas joui des mêmes avantages que toi.
Il n’en dit pas davantage, mais comme lui et moi avons toujours été exceptionnellement communicatifs tout en y mettant beaucoup de réserve, je compris que la phrase impliquait beaucoup plus de choses qu’elle n’en exprimait. En conséquence, je suis porté à réserver mes jugements, habitude qui m’a ouvert bien des natures curieuses, non sans me rendre victime de pas mal de raseurs invétérés. Un esprit anormal est prompt à découvrir cette qualité et à s’y attacher, quand elle se montre chez quelqu’un de normal ; voilà pourquoi, à l’Université, on m’a injustement accusé de politicailler parce que j’étais le confident des chagrins secrets de garçons déréglés et inconnus. La plupart de ces confidences, je ne les avais pas recherchées – j’ai souvent feint le sommeil, la préoccupation ou une hostile légèreté quand, à un de ces signes qui ne trompent jamais, je reconnaissais qu’une révélation d’ordre intime pointait à l’horizon ; car d’habitude les révélations i
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ISAAC BASHEVIS SINGER, LA FAMILLE MOSKAT
« Cinq ans après la mort de sa deuxième épouse, Reb Meshulam Moskat se maria pour la troisième fois. Sa nouvelle femme avait la cinquantaine. Originaire de Galicie, en Autriche orientale, c’était la veuve d’un riche brasseur de Brody, un homme érudit Peu de temps avant sa mort, il avait fait faillite et ne laissait qu’une bibliothèque remplie d’ouvrages savants, un collier de perles – fausses, comme on allait le découvrir – et une fille prénommée Adèle. Elle s’appelait en réalité Eidele, mais sa mère, Rosa Frumetl, préférait Adèle, plus à la mode. Meshulam Moskat fit leur connaissance à Carlsbad, où il était allé suivre une cure, et il épousa la veuve là-bas. Personne à Varsovie ne fut mis au courant. Reb Meshulam n’écrivit à aucun membre de sa famille, ce n’était pas dans ses habitudes de rendre compte de ses faits et gestes. Ce ne fut qu’au milieu du mois de septembre qu’un télégramme adressé à son intendant à Varsovie annonça son retour, ordonnant que Leibel, le cocher, vînt attendre son maître à la gare de Vienne. Le train arriva dans la soirée. Reb Meshulam descendit du wagon de première classe, suivi de sa femme et de sa belle-fille[…] »
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KAREN BLIXEN, LE DINER DE BABETTE
« Le plongeur
C’est Mira Jama qui a raconté cette histoire. « Un jeune étudiant en théologie, du nom de Saufe, vivait à Chiraz. Il était brillamment doué et avait le cœur pur. En lisant et relisant le Coran, il se prit à penser aux anges avec une intensité telle que son âme vivait en leur compagnie, bien plus qu’en celle de sa mère, de ses frères, de ses camarades d’études ou de tout autre habitant de Chiraz.
« Il ne cessait de se répéter les paroles du livre sacré : « ... par les anges, qui entraînent les « âmes des hommes avec violence ; par ceux qui « attirent les âmes des autres avec douceur ; par « ceux qui planent dans l’air sur l’ordre de « Dieu ; par ceux qui précèdent et font pénétrer les justes dans le paradis ; et par ceux qui, soumis à Dieu, dirigent les affaires de ce monde en subordonnés. »
« Le trône de Dieu, se disait-il, est sans doute placé trop haut pour que l’œil de l’homme puisse l’atteindre, et l’âme humaine tremble devant lui. »
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RAYMON CHANDLER, LE GRAND SOMMEIL
« Il était à peu près onze heures du matin, on arrivait à la mi-octobre et, sous le soleil voilé, l’horizon limpide des collines semblait prêt à accueillir une averse carabinée.
Je portais mon complet bleu clair, une chemise bleu foncé, une cravate et une pochette assorties, des souliers noirs et des chaussettes de laine noire à baguettes bleu foncé. J’étais correct, propre, rasé, à jeun et je m’en souciais comme d’une guigne. J’étais, des pieds à la tête, le détective privé bien habillé. J’avais rendez-vous avec quatre millions de dollars.
L’entrée principale de la demeure des Sternwood avait deux étages de haut. Au-dessus des portes, de taille à laisser passer un troupeau d’éléphants hindous, un grand panneau de verre gravé représentait un chevalier en armure sombre, délivrant une dame attachée à un arbre et qui n’était revêtue que de ses longs cheveux ingénieusement disposés. »
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MICHEL DEL CASTILLO, LA NUIT DU DÉCRET
« La veille, j’avais appris que j’étais affecté à la brigade criminelle de Huesca. Je m’en étais réjoui en toute innocence, croyant à une promotion. Fatigué de Murcie et de son climat déprimant, la perspective d’un changement d’air me souriait aussi.Je traversais le hall de l’hôtel de la police en direction de l’ascenseur quand Baza vint vers moi, un étrange sourire aux lèvres.« J’ai entendu dire que tu allais chez Pared, à Huesca. C’est vrai ? »Sur ma réponse affirmative, son visage cendreux, bizarrement plissé, prit une expression désolée. Avec quelque solennité, il posa sa main sur mon épaule. Le geste me surprit. J’eus du mal à réprimer un mouvement de recul.Baza travaillait aux mœurs. Nous n’étions guère intimes, n’échangeant de-ci de-là que de rares propos. Dans la Maison, il jouissait du reste d’une réputation suspecte, qui ne me le rendait pas sympathique. Des bruits fâcheux circulaient sur son compte, et plusieurs de mes collègues l’évitaient ostensiblement. On murmurait qu’il avait été muté à Murcie après une trouble affaire de détournement de mineur. Voulant étouffer le scandale, l’Inspection générale l’aurait expédié à Murcie en attendant sa retraite, qu’il devait prendre dans deux ans. Je n’avais pas attaché d’importance à[…] »
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PHILIPPE CLAUDEL, LES ÂMES GRISES
« e ne sais pas trop par où commencer. C’est bien difficile. Il y a tout ce temps parti, que les mots ne reprendront jamais, et les visages'aussi, les sourires, les plaies. Mais il faut tout de même que j’essaie de dire. De dire ce qui depuis vingt ans me travaille le cœur. Les remords et les grandes questions. Il faut que j’ouvre au couteau le mystère comme un ventre, et que j’y plonge à pleines mains, même si rien ne changera rien à rien.
Si on me demandait par quel miracle je sais tous les faits que je vais raconter, je répondrais que je les sais, un point c’est tout. Je les sais parce qu’ils me sont familiers comme le soir qui tombe et le jour qui se lève. Parce que j’ai passé ma vie à vouloir les assembler et les recoudre, pour les faire parler, pour les entendre. C’était jadis un peu mon métier. »
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JAROSLAV HASEK, LE BRAVE SOLDAT CHVEIK
« Chapitre 1
COMMENT LE BRAVE SOLDAT CHVÉÏK INTERVINT DANS LA GRANDE
GUERRE.
C’est du propre ! M’sieur le patron,
prononça la logeuse de M. Chvéïk qui, après avoir été déclaré « complètement idiot » par la commission médicale, avait
renoncé au service militaire et vivait maintenant en vendant des chiens bâtards, monstres immondes, pour lesquels il fabriquait des pedigrees de circonstance. Dans ses loisirs, il soignait aussi ses rhumatismes, et, au moment où la logeuse l’interpella, il était justement en train de se frictionner les genoux au baume
d’opodeldoch.
– Quoi donc ? fit-il.
– Eh ! bien, notre Ferdinand… il n’y
en a plus !
– De quel Ferdinand parlez-vous, M’ame
Muller ? questionna Chvéïk tout en continuant sa friction.
J’en connais deux, moi. Il y a d’abord Ferdinand qui est garçon chez le droguiste Proucha et qui lui a bu une fois, par erreur, une bouteille de lotion pour les cheveux. Après, il y a Ferdinand Kokochka, celui qui ramasse les crottes de chiens. Si c’est l’un de ces deux-là, ce n’est pas grand dommage ni pour l’un, ni pour
l’autre.
– Mais, M’sieur le patron, c’est l’archiduc Ferdinand, celui de Konopiste, le gros calotin, vous savez bien ?
– Jésus-Marie, n’en v’là d’une
nouvelle ! s’écria[…] »
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DORIS LESSING, LES GRANDS-MÈRES
« De part et d’autre d’un petit promontoire surchargé de cafés et de restaurants s’étendait une mer folâtre mais modérée. Rien en tout cas qui approchât du véritable océan, lequel grondait et rugissait à l’extérieur du trou béant formé par l’arrondi de la baie et la barrière corallienne que tout le monde appelait - cela figurait même sur les cartes - Baxter’s Teeth[1]. Qui était ce Baxter ? Bonne question, souvent posée, à laquelle répondait un parchemin artistement patiné accroché au mur du restaurant situé au bout du promontoire.
Cet établissement occupait le plus bel emplacement, le plus élevé donc le plus
prestigieux. Baxter’s était son nom; on racontait que l’arrière-salle de
brique légère et de roseau avait été la hutte de Bill Baxter, qu’il l’avait
bâtie de ses propres mains. Ce Baxter était un navigateur infatigable, un marin qui avait découvert par hasard cette baie paradisiaque et son petit cap
rocheux. Des variantes plus anciennes de la légende mentionnaient aussi des
indigènes pacifiques et hospitaliers. Mais d’où provenaient ces « Dents »
accolées à son nom ? Baxter continua à explorer avec passion les côtes et les
îles avoisinantes; et puis, s’en étant remis à une coque de noix construite à coups de[…] »
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FERNANDO PESSOA, LE BANQUIER ARNACHISTE
« Nous finissions de dîner. En face de moi, mon ami le banquier, commerçant et accapareur notoire, fumait, l’air absent. La conversation était allée en mourant et gisait, maintenant morte, entre nous. Je cherchai à la ranimer et saisis, au hasard, la première idée qui me traversa l’esprit. Je me tournai vers lui en souriant :
– Au fait : on me disait l’autre jour qu’autrefois, vous aviez été anarchiste…
– Que j’ai été, non : je l’ai été et je le suis toujours. Je n’ai pas changé sur ce point. Je suis anarchiste(2).
– Elle est bien bonne ! Vous, un anarchiste ? Et en quoi donc êtes-vous anarchiste ?
À moins que vous ne donniez à ce mot un sens différent…
– Différent du sens ordinaire ? Pas du tout. Je prends ce mot dans son sens le plus banal.
– Alors vous voulez dire que vous êtes anarchiste au sens où sont anarchistes ces types qu’on voit dans les organisations ouvrières ? Et qu’entre vous et ces types-là, avec leurs bombes et leurs syndicats, il n’y a réellement aucune différence ? »
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MARCEL PAGNOL, LA GLOIRE DE MON PÈRE
« Je suis né dans la ville d’Aubagne, sous le Garlaban couronné de chèvres, au temps des derniers chevriers.Garlaban, c’est une énorme tour de roches bleues, plantée au bord du Plan de l’Aigle, cet immense plateau rocheux qui domine la verte vallée de l’Huveaune.La tour est un peu plus large que haute : mais comme elle sort du rocher à six cents mètres d’altitude, elle monte très haut dans le ciel de Provence, et parfois un nuage blanc du mois de juillet vient s’y reposer un moment.Ce n’est donc pas une montagne, mais ce n’est plus une colline : c’est Garlaban, où les guetteurs de Marius, quand ils virent, au fond de la nuit, briller un feu sur Sainte-Victoire, allumèrent un bûcher de broussailles : cet oiseau rouge, dans la nuit de juin, vola de colline en colline, et se posant enfin sur la roche du Capitole, apprit à Rome que ses légions des Gaules venaient d’égorger, dans la plaine d’Aix, les cent mille barbares de Teutobochus.Mon père était le cinquième enfant d’un tailleur de pierres de Valréas, près d’Orange.La famille y était établie depuis plusieurs siècles. D’où venaient-ils ? Sans doute d’Espagne, car j’ai retrouvé, dans les archives de la mairie[…] »
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KAZUO ISHIGURO, LES VESTIGES DU JOUR
« PROLOGUE : JUILLET 1956
Darlington HallIl semble de plus en plus probable que je vais réellement entreprendre l’expédition qui tient depuis quelques jours une place importante dans mon imagination. Une expédition, je dois le préciser, que j’entreprendrai seul, dans le confort de la Ford de Mr. Farraday ; une expédition qui, telle que je l’envisage, me conduira à travers une des plus belles
campagnes d’Angleterre jusqu’au West Country, et pourrait bien me tenir éloigné de Darlington Hall pendant cinq ou six jours. L’idée de ce voyage, je dois le souligner, est née d’une suggestion fort
aimable émise à mon intention par Mr. Farraday lui-même voici presque quinze jours, tandis que
j’époussetais les portraits dans la bibliothèque. En fait, si je me souviens bien, j’époussetais, monté sur l’escabeau, le portrait du vicomte Wetherby lorsque mon employeur entra, chargé de quelques volumes dont il désirait sans doute qu’on les remît en rayon.
Remarquant ma présence, il profita de cette occasion pour m’informer qu’il venait précisément de parachever le projet de retourner aux États-Unis
pour une période de cinq semaines, entre août et septembre. Cela annoncé, mon employeur posa ses volumes sur une table, s’assit sur la chaise longue et allongea les[…] ».
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WILLIAM STYRON, LE CHOIX DE SOPHIE
« l était presque impossible à l’époque de trouver des logements bon marché à Manhattan, aussi me résignai-je à aller m’installer à Brooklyn. C’était en 1947 et, entre autres particularités agréables de cet été dont je garde un souvenir si vivant, il y eut le temps, ensoleillé et doux, l’air chargé d’un parfum de fleurs, à croire que le cours des saisons s’était figé dans un printemps qui semblait devoir être éternel. Je m’en réjouissais, moi qui ne voyais guère d’autres raisons de me réjouir, dans la mesure où ma jeunesse, me semblait-il, était au creux de la vague. À vingt-deux ans, et alors que je m’évertuais à percer dans le monde des lettres, je constatais que la fièvre créatrice de mes dix-huit ans dont, infatigable et somptueuse, la flamme avait failli me consumer, ne brûlait plus, vacillante, que comme une faible veilleuse enfouie au tréfonds de moi-même, là où résidaient jadis mes aspirations les plus démesurées. Non pourtant que j’eusse perdu le goût d’écrire, au contraire je brûlais plus que jamais du désir passionné de libérer le roman depuis si longtemps prisonnier de mon cerveau. Mais une fois rédigés les tout premiers paragraphes, paragraphes[…] »
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HENRY MILLER, TROPIQUE DU CANCER
« J’habite Villa Borghèse. Il n’y a pas une miette de saleté nulle part, ni une chaise déplacée. Nous y sommes tout seuls, et nous sommes morts.Hier soir, Boris a découvert qu’il avait des poux. J’ai dû lui raser les aisselles, et même alors la démangeaison ne s’est pas calmée. Comment peut-on attraper des poux dans un si bel endroit ? Mais peu importe. Nous aurions pu ne jamais nous connaître de si intime façon, Boris et moi, n’eussent été les poux.Boris vient juste de me donner un aperçu de ses vues. Il sait prédire le temps. Le temps continuera à être mauvais, dit-il. Il y aura encore des calamités, encore de la mort, encore du désespoir. Pas la plus légère indication de changement nulle part. Le cancer du temps nous dévore. Nos héros se sont tués, ou se tuent. Le héros, alors, n’est pas le Temps, mais l’Éternité. Nous devons nous mettre au pas, un pas d’hommes entravés, et marcher vers la prison de la mort. Pas d’évasion possible. Le temps est invariable.C’est maintenant l’automne de ma seconde année à Paris. On m’y a envoyé pour une raison dont je n’ai jamais pu sonder la profondeur.Je n’ai pas[…] »
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JAMES ELLROY, LE DAHLIA NOIR
« Prologue
Vivante, jene l’ai jamais connue, des choses de sa vie je n’ai rien partagé. Elle n’existepour moi qu’au travers des autres, tant sa mort suscita deréactions
transparaissant dans le moindre de leurs actes. En remontant dans le passé, necherchant que les faits, je l’ai reconstruite, petite fille triste et putain,
au mieux quelqu’un-qui-aurait-pu-être, étiquette qui pourrait tout autant
s’appliquer à moi. J’aurais souhaité pouvoir lui accorder une fin anonyme, lareléguer aux quelques mots laconiques du rapport final d’un inspecteur de laCriminelle, avec copie carbone pour le bureau du coroner, et quelquesformulaires supplémentaires avant qu’on ne l’emmène à la fosse commune. La seule chose qui ne cadrait pas avec ce souhait, c’était qu’elle n’aurait pas voulu qu’il en fût ainsi. Malgré la brutalité des faits, elle aurait désiré que tout en fût connu. Et puisque je lui dois beaucoup, puisque je suis le seul qui connaisse vraiment toute l’histoire, j’ai entrepris la rédaction de ce mémoire.
Mais avant le Dahlia, il y eut mon partenaire, et avant cela encore, il y eut la guerre, les règlements et manœuvres militaires à la Division de Central, qui nous rappelaient que[…] »
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IEGOR GRAN, IPSO FACTO
« Je suis malléable, un peu naïf aussi, mais surtout ce qui me perd c’est la gentillesse, quand on n’arrive pas à refuser, voyez-vous je n’y arrive pas, il faut que je me laisse faire, c’est une loi
supérieure qui me dirige contre mon gré, je capitule et dis peut-être, on verra, c’est d’accord, alors que j’aurais dû me protéger par un non définitif,
non non et non, et il n’y a pas de peut-être, le peut-être ne se peut pas, je
le tue à la hache ce peut-être, je le décapite et puis basta changeons de
sujet. Il a fallu l’argument de l’utilité publique pour vaincre ma résistance. L’utilité publique c’est comme un filet tournant, ça vous attaque par les côtés, impossible de vous en sortir de l’utilité publique, c’est du goudron chaud dans lequel vous auriez mis les pieds, dans mon cas ça m’a éperonné la conscience, et quand par-dessus vous mettez la voix mielleuse de Marko qui vous encaque dans la seconde, l’amorce devient imparable. Tu te dois aux autres, disait-il, t’as pas le choix
faut que t’écrives, il le faut et j’en démords pas, il le faut et il[…] »
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JEAN ECHENOZ, AU PIANO
« Deux hommes paraissent au fond du boulevard de Courcelles, en provenance de la rue de Rome.
L’un, de taille un peu plus haute que la moyenne, ne parle pas. Sous un vaste imperméable clair et boutonné jusqu’au cou, il porte un costume noir ainsi qu’un nœud papillon noir, et de petits boutons de manchette montés en quartz-onyx ponctuent ses poignets immaculés. Bref il est très bien habillé mais son visage livide, ses yeux fixés sur rien de spécial dénotent une disposition d’esprit soucieuse. Ses cheveux blancs sont brossés en arrière. Il a peur. Il va mourir violemment dans vingt-deux jours mais, comme il l’ignore, ce n’est pas de cela qu’il a peur.
L’autre qui l’accompagne est d’apparence tout opposée : plus jeune, nettement moins grand, menu, volubile et souriant trop, il est coiffé d’un petit chapeau à carreaux bruns et beiges, vêtu d’un pantalon décoloré par plaques et d’un chandail informe porté à même la peau, chaussé de mocassins marbrés d’humidité. »
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SIMON LIBERATI, JAYNE MANSFIELD 1967
« Aux basses heures de la nuit, le 29 juin 1967, sur un tronçon de la route US 90 qui relie la ville de Biloxi à La Nouvelle-Orléans, une Buick Electra 225 bleu métallisé, modèle 66, se trouva engagée dans une collision mortelle.
Le premier témoin de l’accident et sa cause première se nommait Richard Rambo. Il conduisait un semi-remorque Western Star à dix-huit roues pour le compte de la société de fret Johnson Motor Lines. Le crash eut lieu à un kilomètre et demi du pont des Rigolets, un ouvrage d’art de mille trois cent quatre-vingt-huit mètres de long, construit en 1929 et qui serait en partie démoli par le cyclone Katrina en août 2005. D’origine française, le mot rigolet désigne en toponymie orléanaise un petit ruisseau. Il se prête mal à un aussi vaste paysage, débouché du lac Ponchartrain dans le lac Borgne à l’est du delta du Mississippi.
Au sortir des Rigolets, la chaussée longtemps rétrécie entre les poutrelles du pont s’élargit sur quatre voies, deux files de circulation et deux dégagements d’urgence. L’évasement suscite un appel du vide, une accélération massive. Selon le Fatality Analysis Reporting System, un rapport réalisé en[…] »
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PHILIP ROTH, UN HOMME
« Autour de la tombe, dans le cimetière délabré, il y avait d’anciens collègues de l’agence de publicité new-yorkaise, qui rappelèrent son énergie et son originalité et dirent à sa fille, Nancy,
tout le plaisir qu’ils avaient eu à travailler avec lui. Il y avait aussi des gens venus de Starfish Beach, le village de retraités sur la côte du New Jersey, où il s’était installé en 2001 à Thanksgiving, ces gens âgés auxquels, hier encore, il donnait des cours de peinture. Et puis il y avait ses deux fils, Randy et Lonny, quadragénaires nés d’un premier mariage houleux, deux fils « du côté de leur mère » et qui, l’ayant plus souvent entendu traîné dans la boue que porté au pinacle, n’étaient venus que par devoir. Son frère aîné
Howie et sa belle-sœur étaient arrivés de Californie la veille, et puis il y avait l’une de ses trois ex-femmes, la deuxième, Phoebe, la mère de
Nancy, une grande femme émaciée aux cheveux blancs, dont le bras droit pendait, inerte, à son flanc. Lorsque Nancy lui demanda si elle voulait dire un mot, elle secoua la tête, intimidée, mais énonça pourtant, à voix basse, non sans quelques difficultés d’élocution[…] »
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FRANCIS SCOTT FITZGERALD, TENDRE EST LA NUIT
« Sur les bords charmants de la Méditerranée, à mi-chemin entre Marseille et la frontière italienne, se dresse un vaste et fier hôtel aux murs roses. Des palmiers éventent respectueusement sa façade congestionnée, et à ses pieds un bout de plage étincelle au soleil. Il est depuis peu le lieu de villégiature de gens chics et célèbres qui viennent y passer l’été. Il y a dix ans, le départ, en avril, de sa clientèle anglaise pour le Nord le laissait presque entièrement vide. Aujourd’hui, de nombreux petits pavillons en rez-de-chaussée s’agglutinent alentour, mais, au moment où cette histoire commence, on ne voyait qu’une dizaine de villas vétustes dont les dômes pourrissaient comme des nénuphars au milieu des denses pinèdes qui s’étendent entre l’hôtel des Étrangers de Gausse et Cannes, à huit kilomètres de là. »
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AHARON APPELFELD, MON PÈRE ET MA MÈRE
« Sur mes chemins d’écriture, je retourne sans relâche dans la maison de mes parents, en ville, ou celle de mes grands-parents, dans les Carpates, ainsi que dans les lieux où nous avons été ensemble. J’ai dit « je retourne » mais je voudrais aussitôt me corriger : je suis toujours dans ces maisons, même si elles n’existent plus depuis longtemps. Ce sont mes lieux inébranlables, des visions qui m’appartiennent et dont je m’approche pour les vivifier. Il est des jours où cette nécessité se fait plus pressante encore, à cause de la fatigue, de la mélancolie ou d’un sentiment d’effondrement.La plupart du temps, le retour à la maison est une joie qui s’accompagne d’une vive émotion.J’ai habité de nombreuses maisons tout au long de ma vie, mais la nostalgie que j’ai de celle de mes parents ne m’a jamais quitté. Il y a les jours où je m’y installe, et ceux où je prends le large vers celle de mes grands-parents. Le vivier qu’elles m’offrent toutes deux est inépuisable. »
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MARGUERITE YOURCENAR, MÉMOIRES D'HADRIEN
« Mon cher Marc
Je suis descendu ce matin chez mon médecin Hermogène, qui vient de rentrer à la Villa après un assez long voyage en Asie. L’examen devait se faire à jeun : nous avions pris rendez-vous pour les premières heures de la matinée. Je me suis couché sur un lit après m’être dépouillé de mon manteau et de ma tunique. Je t’épargne des détails qui te seraient aussi désagréables qu’à moi-même, et la description du corps d’un homme qui avance en âge et s’apprête à mourir d’une hydropisie du cœur. Disons seulement que j’ai toussé, respiré, et retenu mon souffle selon les indications d’Hermogène, alarmé malgré lui par les progrès si rapides du mal, et prêt à en rejeter le blâme sur le jeune Iollas qui m’a soigné en son absence. Il est difficile de rester empereur en présence d’un médecin, et difficile aussi de garder sa qualité d’homme. L’œil du praticien ne voyait en moi qu’un monceau d’humeurs, triste amalgame de lymphe et de sang. Ce matin, l’idée m’est venue pour la première fois que mon corps, ce fidèle compagnon, cet ami plus sûr, mieux connu de moi que mon âme, n’est qu’un monstre sournois qui[…] »
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DANIEL MENDELSOHN, LES DISPARUS
« JADIS, QUAND J'AVAIS six ou sept ou huit ans, il m'arrivait d'entrer dans une pièce et que certaines personnes se mettent à pleurer. Les pièces où cela avait lieu se trouvaient, le plus souvent, à Miami Beach, en Floride, et les personnes auxquelles je faisais cet étrange effet étaient, comme à peu près tout le monde à Miami Beach au milieu des années 1960, vieilles. Comme à peu près tout le monde à Miami Beach à l'époque (du moins, me semblait-il alors), ces vieilles personnes étaient juives – des Juifs qui avaient tendance, lorsqu'ils échangeaient de précieux potins ou parvenaient à la fin longuement différée d'une histoire ou à la chute d'une plaisanterie, à parler en yiddish ; ce qui, bien entendu, avait pour effet de rendre la chute ou le point »
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MICHEL TOURNIER, LE ROI DES AULNES
« janvier 1938.
Tu es un ogre, me disait parfois Rachel. Un Ogre ?
C’est-à-dire un monstre féerique, émergeant de la nuit des temps ? Je
crois, oui, à ma nature féerique, je veux dire à cette connivence secrète qui
mêle en profondeur mon aventure personnelle au cours des choses, et lui permet de l’incliner dans son sens.
Je crois aussi que je suis issu de la nuit des temps. J’ai toujours été scandalisé de la légèreté des hommes qui s’inquiètent passionnément de ce qui les attend après leur mort, et se soucient comme d’une
guigne de ce qu’il en était d’eux avant leur naissance. L’en deçà vaut bien l’au-delà, d’autant plus qu’il en détient probablement la clé. Or moi, j’étais là déjà, il y a mille ans, il y a cent mille ans. Quand la terre n’était encore qu’une boule de feu tournoyant dans un ciel d’hélium, l’âme qui la faisait flamber, qui la faisait tourner, c’était la mienne. Et d’ailleurs l’antiquité vertigineuse de mes origines suffit à expliquer mon pouvoir surnaturel :
l’être et moi, nous cheminons depuis si longtemps côte à côte, nous sommes de
si anciens compagnons que, sans nous affectionner particulièrement, mais en
vertu d’une[…] »
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JONATHAN COE, LE COEUR DE L'ANGLETERRE
« Avril 2010
L’enterrement était achevé. La réception se dispersait. Benjamin décida qu’il était l’heure de partir.
« Papa, je crois que je vais bouger.
— Très bien, je viens avec toi », répondit Colin.
Ils se dirigèrent vers la porte du pub et s’éclipsèrent sans dire au revoir à personne. La rue du village était déserte, silencieuse au soleil tardif.
« On ne devrait pas s’en aller comme ça, tout de même, dit Benjamin en se retournant vers le pub d’un air perplexe.
— Et pourquoi ? J’ai parlé avec tous ceux avec qui je voulais parler. Allez, viens, conduis-moi à la voiture. »
Benjamin tendit le bras à son père qui s’y accrocha d’une poigne incertaine. Il tenait mieux sur ses jambes, de cette façon. Avec une lenteur indescriptible, ils prirent la direction du parking. »
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JOSÉ SARAMAGO, LA LUCIDITÉ
« Quel temps de chien pour aller voter, se lamenta le président du bureau de vote numéro quatorze après avoir refermé avec violence son parapluie ruisselant et ôté une gabardine qui ne lui avait pas servi à grand-chose pendant la course hors d’haleine de quarante mètres depuis l’endroit où il avait laissé sa voiture jusqu’à la porte par laquelle il venait d’entrer, le cœur battant à se rompre. J’espère ne pas être le dernier, dit-il au secrétaire qui l’attendait, légèrement en retrait, à l’abri des bourrasques de pluie soufflées par le vent qui inondaient le sol. Il manque encore votre suppléant, mais nous sommes dans les temps, le rassura le secrétaire, Avec ce déluge, ça sera une vraie prouesse si toute l’équipe est présente, déclara le président en pénétrant dans le bureau de vote. Il salua d’abord ses collègues de table qui feraient office de scrutateurs, puis les représentants des partis et leurs suppléants respectifs. Il prit soin d’employer les mêmes mots pour tous, ne laissant transparaître ni sur son visage ni dans le ton de sa voix le moindre indice susceptible de révéler ses propres inclinations politiques et idéologiques. Un président, même d’une assemblée électorale aussi commune[…] »
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ROBERT MUSIL, L'HOMME SANS QUALITÉS
« Le soir du même jour, quand Ulrich arriva à X… et sortit de la gare, il trouva devant lui une large place sans profondeur, terminée en rue à chaque extrémité, qui impressionna presque douloureusement sa mémoire, comme il arrive à des paysages que l’on a vus souvent, puis oubliés.
« Je vous assure que les revenus ont baissé de vingt pour cent et que la vie a augmenté d’autant : cela fait quarante pour cent ! — Je vous assure qu’une course comme les Six-Jours fait beaucoup pour la paix internationale ! » : ces voix lui sortaient maintenant de l’oreille ; voix de compartiment. Puis il entendit très distinctement ces phrases : « Moi, malgré tout, je n’aime rien tant que l’opéra ! — C’est sans doute un sport, chez vous ? — Non, une passion ! »
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J.M. COETZEE, EN ATTENDANT LES BARBARES
« Je n’ai jamais rien vu de pareil : deux petits disques de verre suspendus devant ses yeux, dans des cercles de fil métallique. Est-il aveugle ? Je comprendrais, dans ce cas, qu’il veuille se cacher les yeux. Mais il n’est pas aveugle. Il voit à travers ces disques obscurs qui, de l’extérieur, paraissent opaques. Il s’agit selon lui d’une invention nouvelle. « Ces disques protègent les yeux du rayonnement solaire, dit-il. Vous en trouveriez l’usage ici, dans le désert. Grâce à eux, plus besoin de cligner des yeux. Les maux de tête sont moins fréquents. Voyez. » D’un doigt léger, il touche le coin de ses yeux. « Pas de rides. » Il remet en place les verres. C’est exact : il a la peau d’un homme plus jeune. « Chez nous, tout le monde en porte. »
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JEAN ECHENOZ, LES GRANDES BLONDES
« Vous êtes Paul Salvador et vous cherchez quelqu’un. L’hiver touche à sa fin. Mais vous n’aimez pas chercher seul, vous n’avez pas beaucoup de temps, donc vous prenez contact avec Jouve.
Vous pourriez, comme à l’accoutumée, lui donner rendez-vous sur un banc, dans un bar ou dans un bureau, le vôtre ou le sien. Pour changer un peu, vous lui proposez qu’on se retrouve à la piscine de la porte des Lilas. Jouve accepte volontiers.
Vous, le jour dit, seriez présent à l’heure dite au lieu convenu. Mais vous n’êtes pas Paul Salvador qui arrive très en avance à tous ses rendez-vous.
Lui, ce jour-là spécialement en avance, fit d’abord le tour du grand bâtiment noir et blanc contenant cinq mille hectolitres d’eau. »
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JOSEPH ROTH, LA CRYPTE DES CAPUCINS
« Le 18 mai 1939, un jeudi, jour de l’Ascension, un pneu m’appelait auprès de Joseph Roth. Un petit mot, comme il m’en envoyait souvent. J’allai le voir aussitôt. Je devinais qu’il avait quelque service à me demander pour un compatriote, exilé comme lui, plus malheureux que lui. Et c’était vrai. Je ne sais plus exactement de quoi il s’agissait, mais ce que je me rappelle bien ce sont tous les autres détails de notre réunion. Cet après-midi-là, je trouvai Roth installé comme toujours dans la salle de café du petit hôtel de la rue de Tournon, voisin du Sénat, où il a vécu les derniers mois d’une existence jusque-là errante. Assis à une table de marbre, sur la banquette, près de la fenêtre, il avait selon son habitude, éparses autour de lui, des liasses de papiers, en désordre apparent, en fait méthodiquement classés : articles auxquels il travaillait avec un soin méticuleux, pour des journaux d’émigrés, et dont chacun était un petit chef-d’œuvre d’exactitude, d’émotion et de style. Devant lui un verre à moitié vidé. Quelques soucoupes empilées. Trop de soucoupes. »
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JOSEPH ROTH, LA MARCHE DE RADESTZKI
« Les Trotta n’étaient pas de vieille noblesse. Le grand-père avait été anobli après la bataille de Solferino. Il était slovène et avait pris le nom de son village natal, Sipolje. Il avait été choisi par le destin pour accomplir une prouesse peu commune. Mais lui-même devait faire en sorte que les temps futurs en perdissent la mémoire.À la bataille de Solferino, il commandait une section en qualité de sous-lieutenant. Le combat était engagé depuis une demi-heure. À trois pas devant lui, il voyait, de dos, ses soldats. La première ligne de sa section était à genoux, la seconde debout. Tous étaient sereins, sûrs de la victoire. Ils avaient mangé copieusement, ils avaient bu de l’eau-de-vie aux frais et en l’honneur de l’Empereur qui était au front depuis la veille. Çà et là, dans les lignes, l’un d’eux tombait. Trotta sautait vivement dans la brèche et tirait avec les fusils abandonnés par les morts et les blessés. Tantôt il resserrait le rang éclairci, tantôt il le redéployait. L’oreille tendue, le regard aiguisé par cent combats, il ne perdait rien des péripéties de la bataille. Dans le crépitement de la fusillade, son ouïe affinée distinguait[…] »
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ROMAIN GARY- ÉMILE AJAR, L'ANGOISSE DU ROI SALOMON
« Jean arrivera-t-il néanmoins à réunir M. Salomon et Cora, qui prendront ensemble le train pour Nice ?
Il était monté dans mon taxi boulevard Haussmann, un très vieux monsieur avec une belle moustache et une barbe blanches qu’il s’est rasées après, quand on s’est mieux connu. Son coiffeur lui avait dit que ça le vieillissait, et comme il avait déjà quatre-vingt-quatre ans et quelques, ce n’était pas la peine d’en rajouter. Mais à notre première rencontre il avait encore toute sa moustache et une courte barbe qu’on appelle à l’espagnole, car c’est en Espagne qu’elle est apparue pour la première fois.
J’avais tout de suite remarqué qu’il était très digne de sa personne, avec des traits bien faits et forts, qui ne s’étaient pas laissé flapir. Les yeux étaient ce qui lui restait de mieux, sombres et même noirs, un noir qui débordait et faisait de l’ombre autour. Il se tenait très droit même assis, et j’ai été étonné par l’expression sévère avec laquelle il regardait dehors pendant qu’on roulait, un air résolu et implacable, comme s’il ne craignait rien ni personne et avait déjà battu plusieurs fois l’ennemi à plate couture, alors qu’on était seulement[…] »
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MICHEL DÉON, LES PONEYS SAUVAGES
« J’ai rencontré Georges Saval dans le train qui nous conduisait de Londres à Cambridge, l’automne 1937.
Nous nous connaissions de vue sans nous être jamais parlé : même âge à Janson-de-Sailly, mais des classes différentes. Je me souviens d’un garçon assez lymphatique qui jouait mal au football et nageait bien. Vers seize ans, après des vacances en Angleterre, il revint
ransformé, étoffé, ayant perdu ses joues rondes d’adolescent et gagné des muscles. Il boxait déjà et le prévôt le considérait comme un de ses espoirs pour les championnats universitaires. C’est tout ce que je savais de lui et il ne devait pas en savoir beaucoup plus de moi.
Le hasard nous réunissait cet automne-là et, après nous être évités sur le bateau, nous nous parlâmes dans le vieux compartiment tendu d’un hideux velours rouge.
Deux Anglais caricaturaux étaient montés avec nous, aimables d’abord, puis silencieux et l’air buté quand ils comprirent que nous étions français. Saval me plut. On devinait vite en lui une franchise désabusée qui le faisait paraître plus mûr que son âge »
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GABRIEL GARCIA MARQUEZ, L'AMOUR AU TEMPS DU CHOLÉRA
« C’était inévitable : l’odeur des amandes amères lui
rappelait toujours le destin des amours contrariées. Le docteur Juvenal Urbino
s’en rendit compte dès son entrée dans la maison encore plongée dans la
pénombre où il était accouru d’urgence afin de traiter un cas qui pour lui
avait cessé d’être urgent depuis déjà de nombreuses années. Le réfugié
antillais Jeremiah de Saint-Amour, invalide de guerre, photographe d’enfants et
son adversaire le plus charitable aux échecs, s’était mis à l’abri des
tourments de la mémoire grâce à une fumigation de cyanure d’or. »
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ALEXANDRE POSTEL, UN AUTOMNE DE FLAUBERT
« À son entrée dans Concarneau, Flaubert crève de sommeil et de faim.La veille, il était à Deauville afin de conclure devant notaire la vente de sa ferme. De Deauville, il s’est rendu à la gare de Trouville où il a pris le train pour Lisieux ; à Lisieux, il monte à bord d’un tortillard qui descend vers Le Mans. Arrivé au Mans, il attend jusqu’à une heure du matin le passage du rapide de Brest ; mais Flaubert ne va pas à Brest, il descend à Rennes et bifurque vers le sud ; en gare de Redon il rejoint la ligne qui, longeant la côte, remonte vers le Finistère en passant par Auray, Vannes, Lorient, Rosporden ; Rosporden où, après une nuit passée à regarder par la fenêtre du wagon la lune filer derrière les arbres, il descend à dix heures du matin, le jeudi 16 septembre 1875.Il ne lui reste plus qu’à patienter quatre heures en attendant le départ de la voiture pour Concarneau. »